LE PRÉSIDENT NATIONAL DU PARTI POUR LE RENOUVEAU DEMOCRATIQUE DU TCHAD (PRDT)
Q : Votre candidature à la présidence 2024 a été rejetée le 24 mars par le Conseil constitutionnel. Cette décision vous a-t-elle surpris ?
R : C’est une surprise désagréable pour moi, d’autant plus que j’estime avoir répondu totalement aux exigences du Code électoral qui exige un certain nombre de documents, que nous avons fournis dans le respect de la loi électorale. Lors du dépôt, nous avons été accompagnés par les services d’un huissier qui a dressé procès-verbal de constat.
En un mot, le rejet de notre candidature est une injustice très flagrante. La décision du Conseil Constitutionnel ne renseigne aucunement sur les vraies raisons, ce qui soutient notre thèse de machination orchestrée dans le seul but d’écarter tout candidat sérieux pouvant empêcher l’élection du candidat Mahamat Idriss Déby. Et, vous aurez certainement constaté que, 90% des candidats écartés sont originaires du centre, nord et Est du pays. Cette zone géographique où la population a toujours été traînée, exclue de toute possibilité de participer à la gestion du pays, est considérée comme un grenier électoral pour le MPS depuis son avènement au pouvoir en 1990.
Q : Qu’est-ce que le Conseil Constitutionnel vous reproche exactement ?
R : Dans l’extrait de mon acte de naissance, on me reproche le fait qu’il n’y ait pas la date et les lieux des naissances des parents. Or, c’est une mention qui n’existe nulle part dans le document délivré par l’administration en charge de l’état de civil. Il n’est nulle part fait mention des dates de naissance du père, de la mère, ni de leurs lieux de naissance.
Si j’avais rajouté moi-même, ce serait du faux et usage de faux. Donc, vous voyez un peu l’ampleur du mensonge inventé par le Conseil Constitutionnel, par ailleurs piloté par un homme qui est pré-recommandable, un homme qui de date récente était Secrétaire général adjoint et porte-parole du MPS, le même parti qui a présenté la candidature de Mahamat Idriss Déby.


Q : Vous parlez des raisons fallacieuses d’une certaine candidature issue d’une région.
Est-ce que c’est de la discrimination alors ?
R : Vous pourrez le constater facilement parce que depuis l’avènement du pouvoir MPS et la poursuite dynastique, le pouvoir cherche à se légitimer davantage, uniquement dans les deux extrémités. En fait, le Sud est une classe dirigeante de l’Extrême nord du pays. Donc la grande masse de nos populations du Centre ont été systématiquement exclues, écartées de toute possibilité vraiment de pouvoir participer à la gestion du pays.
Q : D’autres candidats redoutables ont également subi des sanctions du Conseil constitutionnel. Pensez-vous que la voie est toute tracée pour l’élection du Président à la présence de la République Mahamat Idris Deby Itno ?
R : Disons que tout ceci dans le seul but de donner au candidat Mahamat Idriss Déby une certaine crédibilité aux yeux de l’opinion internationale. C’est uniquement pour cette finalité que toutes les institutions devant organiser les élections ont été mises en place selon son bon vouloir.
Les personnes nommées sont des personnes dévolues à lui. Donc, oui, la voie est toute tracée. Les autres candidats en lice sont des accompagnateurs, des candidats choisis pour l’accompagner à sa victoire. Mais en bon démocrate, je crois à la capacité d’un peuple de sanctionner une dictature dans les urnes. Il faut y croire !

Q : Les candidats recalés à cette élection présidentielle, au lieu d’interjeter un recours, appellent à un boycott. Quelles peuvent en être les raisons ?
R : Appeler à un boycott, nous ne l’avons pas décidé ainsi. Nous avons interjeté appel. Moi qui vous parle, j’ai interjeté appel. Et je sais que d’autres de mes collègues présidents dont la candidature a été invalidée ont aussi interjeté appel. Nous avons fait un point de presse dernièrement qui a regroupé les dix candidats. Ce point de presse a permis de dénoncer les injustices que nous avons collectivement subies.
Et à l’issue de ce point de presse, nous avons aussi annoncé que dans le futur, nous entendons entreprendre des actions allant dans le sens de demander l’invalidation des candidatures de ceux qui sont actuellement dans la course.
Prenez l’exemple du Premier ministre Succès Masra dont on dit qu’il est de mère centrafricaine. Or pour se lancer dans cette course, il faut être d’abord soi-même tchadien, n’avoir pas une autre nationalité et l’être de père et de mère à 100%.
En plus du fait que parmi les candidats, nous avons fourni les mêmes documents. Nous rejetons cette décision de deux poids, deux mesures.
Q : Vous parlez de Succès Mastra, un opposant politique de poids nommé Premier ministre de la transition le 1er janvier 2024. Certains qualifient sa candidature de prétexte. Vous aussi et pourquoi ?
R : Masra d’aujourd’hui n’est plus le même homme que nous avons connu. Au début, il se passait pour un homme providentiel qui était un Messi, qui pouvait à la limite dessiner le chemin d’un avenir meilleur et sortir les populations tchadiennes du chaos dans lequel nous nous trouvons.
Vous avez vu tout le micmac politique qui a été par la suite, mis en branle par le même Monsieur, dans le but de devenir premier ministre. Donc, pour moi, c’est un homme niche, un vassal politique, un homme qui est mis là sous condition parce qu’à Kinshasa, une des conditions devant lui permettre de rentrer, c’était de ne pas perturber la transition, mais de s’inscrire dans la logique de la volonté de la transition à l’honneur de ceux qui la gèrent. Pour l’élection du 06 mai, il est en lice pour donner une certaine légitimité à Mahamat Déby, parce qu’on le fait passer pour un opposant de taille.


Q : Des exemples sous d’autres cieux, à l’instar de la France où Jacques Chirac, bien que nommé Premier ministre par le président Mitterrand, le challenge plus tard à la présidentielle. Ces exemples ne peuvent-ils pas parler à cette opposition politique qui qualifie de prétexte la candidature de Succès Masra ?
R : A mon sens il est difficile de comparer la pratique démocratique de la France avec celle du Tchad.
Nous sommes un pays qui se cherche, dont les populations ont vécu depuis l’indépendance dans l’instabilité. Mais une cohabitation de type Jacques Chirac et François Mitterrand, je pense que l’ancrage démocratique de la France est tout à fait à l’opposé de ce qui se passe chez nous ici au Tchad. Le bon sens aurait voulu que Succès Masra se retire ou démissionne de son poste de Premier ministre pour se lancer dans la course.
J’aurais pensé autrement, mais le fait qu’il soit encore gardé Premier ministre, aux côtés de son soi-disant pilote principal, rassure sur le fait qu’il est là pour l’accompagner.
C’est dans cette situation que j’avais qualifié, à un moment, Succès Masra de mythomane politique. Pourquoi ? Parce que je me suis dit comment un homme comme lui, qui s’est donné dans son imaginaire le rêve de vouloir porter le Tchad à un niveau autre que le chaos dans lequel on se trouve, puisse sacrifier facilement tous ceux qui ont payé de leur vie pour lui le 20 octobre 2022.

Q : Plutôt que de boycotter ou d’entreprendre d’autres voies et recours pour invalider le processus électoral ou les autres candidatures, les dix recalés de l’opposition ne pourraient-ils pas passer un mot d’ordre aux militants de leurs partis politiques pour battre campagne et voter, par exemple pour le candidat Succès Masra, afin de mettre un terme à ce que cette opposition qualifie elle-même de dynastie Deby ?
R : Alors, c’est allé trop vite en besogne. Si vous dites boycotter, le boycott pour le moment, nous ne l’avons pas annoncé en tant que tel. Mais nous envisageons quand même d’autres actions.
Nous avons des initiatives que nous n’avons pas encore rendues publiques. Je ne peux pas tout de suite vous dire que nous allons tous les dix, soutenir la candidature de Masra pour battre la dynastie Deby. Ce n’est pas à l’ordre du jour non plus, mais nous envisagerons le moment venu à partir de ce que nous aurons à définir comme actions.
A priori, toute cette élection, je vous le dis, s’inscrit dans une logique totalement illégale. Dans cette illégalité, il faut plutôt appeler les populations à prendre conscience de cet état de fait et à corriger la marche.
Par Georges Martial NGALIEU
