LE GRAND RÉVEIL DE ISSA TCHIROMA BAKARY : QUAND LE PORTE-PAROLE DES MONSTRES DEVIENT LE SAINT PATRON DU CHANGEMENT

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Ah, la scène politique camerounaise ! Un théâtre où les rôles changent plus vite que les saisons, et où la mémoire collective semble parfois souffrir d’une amnésie sélective des plus opportunes. Récemment, un acteur de longue date, un visage familier des plateaux télévisés et des pupitres officiels, a fait une entrée remarquée dans un nouveau costume : celui du pourfendeur de « monstres ». Nous parlons bien sûr de l’illustre Issa Tchiroma Bakary, qui, après avoir servi avec une dévotion quasi monacale le gouvernement en place pendant près de deux décennies, découvre subitement, au petit matin d’une campagne électorale, que ce même gouvernement était peuplé de créatures dignes de la mythologie grecque. On se pince pour y croire, ou plutôt, on sourit de cette miraculeuse épiphanie politique.

Pendant vingt longues années, Monsieur Tchiroma a été une voix, et non des moindres, de ce régime qu’il qualifie aujourd’hui de monstrueux. Il fut le porte-parole, le maître-ès-communication, celui qui, avec une éloquence parfois déroutante, défendait bec et ongles les politiques, les décisions, et oui, même les « victoires » électorales du gouvernement. Il était là, au premier rang, pour nous expliquer les bienfaits de la stabilité, la nécessité de la continuité, et la sagesse du leadership en place. Il était, pour ainsi dire, le chef d’orchestre de la symphonie officielle, le gardien du temple de la parole gouvernementale.

Et que dire de 2018 ? Cette année où, selon la mémoire populaire et les murmures persistants, l’espoir d’un changement démocratique a été, pour beaucoup, brisé net. C’est précisément à cette période que, en sa qualité de ministre porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma Bakary a déployé tout son arsenal rhétorique pour critiquer vertement le Professeur Maurice Kamto, président du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC). Alors que les équipes du MRC, fortes de leurs compilations de procès-verbaux, s’étaient prononcées vainqueurs, M. Tchiroma était en première ligne pour démonter, avec une ferveur inébranlable, ces « prétentions » et défendre la « légitimité » des résultats officiels. Il a fustigé l’audace de ceux qui osaient contester les chiffres, dénonçant les « agitateurs » et les « fauteurs de troubles » qui cherchaient à déstabiliser le pays. Le même homme qui, aujourd’hui, s’indigne des « monstres » au pouvoir, était alors le rempart verbal contre toute remise en question de leur légitimité électorale.

Aujourd’hui, le même homme se présente en bon diable, en sauveur providentiel d’un peuple meurtri, assoiffé de changement. Il exhume, avec un talent certain pour la prestidigitation verbale, tous les tares, toutes les malversations, toutes les défaillances d’une mal-gouvernance de 43 ans. Une mal-gouvernance à laquelle il a pourtant activement participé, dont il a été un rouage essentiel, un visage public. C’est un peu comme si un chef cuisinier, après avoir passé vingt ans à concocter un plat, venait un beau jour le dénoncer comme immangeable, tout en oubliant qu’il en était l’un des principaux artisans. L’ironie est à son comble.

Ce spectacle n’est pas sans rappeler la fable de l’élève qui, ayant consciencieusement copié la mauvaise leçon de son maître pendant des décennies, prétend soudainement avoir non seulement compris l’erreur, mais aussi avoir surpassé le maître. Il se positionne comme celui qui aurait « gagné les élections » face à son ancien mentor, sous-entendant par là que le système qu’il a défendu était vicié, et que lui, l’élève appliqué, en a été la victime. Mais si la leçon de démocratie était mauvaise, et qu’il l’a apprise et appliquée si longtemps, quelles garanties avons-nous que son nouveau cours ne sera pas une simple réécriture, avec les mêmes erreurs de fond, mais une nouvelle couverture ?

Cette gymnastique politique, aussi spectaculaire soit-elle, pose un problème fondamental de crédibilité. Si l’élève a si longtemps copié la mauvaise leçon de démocratie, s’il a été un si fidèle exécutant d’un système qu’il qualifie désormais de monstrueux, quelles garanties avons-nous que ses nouvelles propositions ne sont pas simplement une copie légèrement modifiée du même manuel, avec juste une nouvelle préface ? Le Cameroun n’a pas besoin d’une simple réédition de la mal-gouvernance avec un nouveau visage, mais d’une rupture profonde avec les pratiques qui ont étouffé son potentiel.

Le peuple camerounais, il est vrai, aspire au changement. Il le désire ardemment, profondément. Mais ce même peuple, échaudé par les promesses non tenues et les volte-face opportunistes, aspire également à un changement dans la paix et la tranquillité. Il ne souhaite pas troquer un désordre « ordonné » contre un chaos incontrôlable. La stabilité, ce mot si souvent galvaudé par ceux qui craignent de perdre leurs privilèges, reste une valeur précieuse. Mais elle ne doit pas être le synonyme de stagnation, d’injustice ou de confiscation des libertés. L’appel à la stabilité ne doit pas être un prétexte pour étouffer les aspirations légitimes au changement, mais un cadre pour que ce changement s’opère de manière constructive et inclusive.

C’est là que réside le paradoxe et l’appel à la lucidité. Si le changement est une nécessité, il doit être porté par des acteurs crédibles, dont le parcours ne souffre pas d’une amnésie politique aussi flagrante. Il doit être le fruit d’un engagement sincère envers les principes démocratiques, et non d’une simple stratégie de repositionnement personnel. Il est impératif que les uns et les autres, qu’ils soient au pouvoir, dans l’opposition ou simples citoyens, œuvrent pour une transition pacifique, respectueuse des institutions et des aspirations profondes du peuple. La violence et la déstabilisation ne sont jamais les solutions, mais des chemins qui mènent à des désordres bien plus profonds que ceux que l’on prétend combattre. Le Cameroun mérite des leaders dont la parole est en accord avec les actes passés et présents, et dont la vision pour l’avenir est exempte de ces contorsions mémorielles qui finissent par insulter l’intelligence collective.

En fin de compte, l’épisode Tchiroma est une piqûre de rappel. Il nous rappelle que la scène politique est un lieu de transformations parfois étonnantes, mais que le public, lui, n’est pas toujours dupe. Le vrai changement ne se décrète pas par une subite prise de conscience opportuniste, mais se construit dans la cohérence, l’intégrité et un respect inébranlable des valeurs démocratiques. Et surtout, il se construit avec le peuple, et non sur son dos, ou en oubliant ce qu’on lui a dit hier. Le Cameroun mérite mieux que des acteurs qui changent de rôle comme de chemise, espérant faire oublier leur passé en dénonçant les monstres qu’ils ont eux-mêmes contribué à nourrir. La quête d’un avenir meilleur exige une honnêteté intellectuelle et politique que les volte-face spectaculaires peinent à incarner.

Dr Georges Martial Ngalieu
Journaliste – Écrivain
Directeur de publication
Expert consultant international en stratégie Marketing et communication politique

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