LE MANIFESTE DU DOCTEUR ARISTIDE MONO : QUAND LA RÉSIGNATION ACTIVE DÉFIE L’ORDRE ÉTABLI.

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Dans le grand théâtre politique camerounais, où les figures officielles s’agitent en de savantes chorégraphies, il arrive parfois qu’une voix singulière s’élève des coulisses, une voix brute, non scénarisée, qui résonne comme un écho d’une frustration collective. C’est le cas de ce cri du cœur, ou plutôt de ce manifeste de la résignation active, émanant d’un « en-bas d’en-bas » qui, par son parcours et sa posture, incarne à la fois la tragédie de l’espoir déçu et la farce d’une démocratie à bout de souffle.

Notre homme, un intellectuel diplômé d’un doctorat en sciences politiques, âgé de 42 ans, se présente comme la parfaite antithèse du « mérite républicain » tel qu’il est souvent vanté. Un parchemin qui devrait ouvrir les portes des cénacles du pouvoir, se transforme en un fardeau de 42 ans sur les épaules d’un chômeur. « Ma mère a-t-elle alors investi sur un chômeur à vie ? » La question, simple et déchirante, est un réquisitoire plus puissant que mille discours politiques. Elle met en lumière l’absurdité d’un système qui produit des élites sans débouchés, des cerveaux sans emploi, et des espoirs sans avenir. C’est le symptôme d’une maladie profonde, où l’ascenseur social est en panne et où le diplôme, autrefois gage de réussite, devient un simple trophée poussiéreux sur l’étagère de l’amertume.

Ce sentiment d’injustice criante a poussé notre docteur à un engagement politique pour le moins… singulier. Il s’est « investi dans la campagne d’Issa Tchiroma, sans son avis, même pas une moindre concertation, encore moins son soutien financier et logistique. » Une campagne où l’on s’engage sans l’avis de l’intéressé, sans concertation, sans le moindre kopeck de soutien logistique ou financier. C’est l’engagement pur et dur, l’idéalisme à l’état brut, ou peut-être le désespoir à son paroxysme, qui pousse à s’accrocher à n’importe quelle branche pourvu qu’elle promette un fruit de changement.

L’ironie veut que ce militant de la première heure ait choisi de s’investir pour un homme qui, hier encore, était le porte-voix zélé de ces mêmes « monstres » qu’il dénonce aujourd’hui. Issa Tchiroma Bakary, l’ancien ministre porte-parole du gouvernement, celui-là même qui, en 2018, avait déployé tout son arsenal rhétorique pour fustiger le Professeur Maurice Kamto et le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC) lorsque ces derniers, compilations de procès-verbaux à l’appui, s’étaient déclarés vainqueurs des élections. M. Tchiroma était alors le rempart verbal contre toute remise en question des résultats officiels, le pourfendeur de « prétentions » et de « fauteurs de troubles ». Aujourd’hui, il se métamorphose en chevalier blanc du changement, dénonçant les tares d’un régime qu’il a fidèlement servi pendant près de 20 ans.

Cette volte-face, analysée dans nos précédentes colonnes, est une pirouette politique qui laisse pantois. Mais pour notre docteur sans-emploi, peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse du changement. Il ne lutte pas « pour Tchiroma », mais pour « un Cameroun qui peut permettre à chacun de s’en sortir à son petit niveau, sans injustice, sans brimade de ceux qui sont déjà en haut, sans frustration ». Une aspiration noble, universelle, qui transcende les allégeances partisanes et les opportunismes politiques. C’est le cri d’une génération qui, malgré les diplômes et les compétences, se voit refuser l’accès à la dignité et à la reconnaissance.

Et face à cette injustice, la réaction de notre « en-bas d’en-bas » est d’une audace qui frise l’absurde, mais qui est profondément humaine. Il attend « sereinement mon arrestation et la torture qui figure dans l’instruction ». Des « jeunes frères de la sécurité » lui auraient même conseillé d’éteindre ses téléphones pour désactiver la localisation. Quelle drôle d’idée ! Comme si le destin d’un homme se jouait à une batterie près. Non, il ne va « rien éteindre », il attend « sereinement la mise en exécution de leur instruction ferme qui exige mon enlèvement avec TORTURES ». La posture est digne d’un héros de tragédie grecque, ou d’un personnage de roman absurde, où la démesure de la menace est accueillie avec une calme défiance.

Son message à ceux qui tiennent à lui est tout aussi déroutant : « ne demandez pas ma libération, JAMAIS ! Priez juste davantage afin que la loi du karma frappe durement ceux qui participeront à cette sale besogne. Demandez juste aux ancêtres de les punir atrocement ainsi que leurs descendants. » Loin des appels à la mobilisation des masses, on en appelle aux forces cosmiques et aux esprits tutélaires. C’est un mélange fascinant de modernité (le doctorat en sciences politiques) et de tradition (les ancêtres et le karma), témoignant de la complexité des imaginaires et des stratégies de survie face à un pouvoir perçu comme omnipotent. Une prière pour le moins… originale, qui traduit une perte de foi dans les institutions humaines et un recours aux puissances invisibles pour rétablir une justice que le monde visible refuse d’accorder.

Ce manifeste, teinté d’humour noir et d’une lucidité désespérée, est un miroir tendu à la société camerounaise. Il nous rappelle que le désir de changement, si ardent soit-il, se heurte souvent à la peur de l’inconnu, à la lassitude des combats stériles, et à la violence latente qui guette chaque tentative de rupture. Le peuple, comme l’a si bien dit notre ami, aspire à un changement dans la paix et la tranquillité. Il ne veut pas troquer un désordre « ordonné » par « l’ordre de 82 » contre un chaos incontrôlable.

La stabilité, ce mot si souvent galvaudé par ceux qui craignent de perdre leurs privilèges, reste une valeur précieuse. Mais elle ne doit pas être le synonyme de stagnation, d’injustice ou de confiscation des libertés. L’appel à la stabilité ne doit pas être un prétexte pour étouffer les aspirations légitimes au changement, mais un cadre pour que ce changement s’opère de manière constructive et inclusive.

Le cri de ce docteur Mono est un avertissement. Il met en lumière le danger d’une jeunesse éduquée mais désabusée, prête à « tout perdre » parce qu’elle n’a déjà plus rien à perdre. Il nous interpelle sur la nécessité de construire un avenir où les diplômes ne sont pas des condamnations au chômage, où l’engagement politique n’est pas synonyme de menace, et où la justice n’est pas une prière aux ancêtres. Un avenir où le changement peut advenir dans la paix et la dignité, sans que des citoyens ne soient contraints d’attendre « sereinement » leur arrestation pour avoir osé rêver d’un Cameroun meilleur. « Restons en prière », conclut-il. Une prière pour que ce pays, notre pays, trouve enfin son chemin vers un ordre véritable, celui de la justice et de l’équité, et non celui de la peur et de la confiscation.

Dr Georges Martial Ngalieu
Journaliste – Écrivain
Directeur de publication
Expert consultant international en stratégie Marketing et communication politique

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