Dans le sillage des mutations géopolitiques et climatiques qui redessinent les équilibres en Afrique centrale, la question de la mobilité pastorale s’impose désormais comme un impératif de sécurité nationale et régionale. C’est dans cette optique que se sont tenues, sous les auspices d’un collège d’experts et de hauts responsables, les rencontres interministérielles préparatoires au dialogue de haut niveau sur la gestion de la transhumance transfrontalière entre le Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Cameroun. Ce rendez-vous de Douala marque une étape décisive dans la quête d’une cohabitation pacifiée entre communautés éleveurs et agriculteurs au sein de ce corridor stratégique.
Dans un élan de coopération régionale sans précédent, le Cameroun, le Tchad et la République Centrafricaine (RCA) ont initié, sous l’égide du Ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries Animales (MINEPIA) du Cameroun ce 29 janvier 2026, une rencontres interministérielles cruciales. Ces assises, dont l’objectif est de préparer un dialogue de haut niveau sur la gestion de la transhumance transfrontalière, témoignent d’une volonté politique affirmée d’apaiser les tensions et de transformer un facteur de conflit potentiel en levier de développement partagé.


L’Héritage des Mobilités et les Défis de la Proximité
Depuis des décennies, la transhumance, cette migration saisonnière des troupeaux, constitue une colonne vertébrale des systèmes agropastoraux en Afrique centrale. Elle est un gage de sécurité alimentaire et de résilience économique pour les populations rurales, tout en façonnant la stabilité socio-économique des zones frontalières. Néanmoins, cette pratique ancestrale est intrinsèquement liée à des frictions récurrentes : compétition acharnée pour les ressources naturelles, fragilité des cadres de gouvernance et, plus inquiétant, une insécurité transfrontalière qui menace la quiétude des États.
Face à cette réalité complexe, le Centre pour le Dialogue Humanitaire (HD), en partenariat avec l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO) et la MINUSCA, a initié depuis 2020 un processus novateur de dialogue politique et technique entre la RCA, le Tchad et le Cameroun. L’objectif : catalyser une gestion concertée et pacifique de la transhumance transfrontalière.
Ce processus prend une résonance particulière dans le cadre de la mise en œuvre de l’Accord Politique pour la Paix et la Réconciliation (APPR-RCA). Lors des pourparlers, il avait été unanimement reconnu que les violences liées à la transhumance, et particulièrement à sa dimension transfrontalière, étaient un vecteur majeur de dégradation des relations intercommunautaires, exacerbant les antagonismes entre les communautés d’éleveurs et d’agriculteurs. L’accord reconnaissait également le potentiel économique et les retombées sociales d’une transhumance apaisée. Les parties s’étaient donc résolument engagées à faire de cette activité un vecteur de paix et de sécurité, en y associant explicitement les communautés d’agriculteurs et d’éleveurs (article 14), et en favorisant la réactivation des commissions bilatérales mixtes pour une coopération accrue entre les pays voisins et la sous-région (article 15).
Ces engagements ont trouvé un écho concret lors de la rencontre de haut niveau organisée à N’Djamena, du 22 au 24 mars 2022, sous l’impulsion du Centre pour le Dialogue Humanitaire. Cet événement, qui avait pour vocation de jeter les bases d’une relance de la commission mixte entre la RCA et le Tchad, avait rassemblé 57 participants représentant les divers échelons gouvernementaux, le secteur privé, les organisations professionnelles, la société civile, les partenaires techniques et financiers, ainsi que des organismes de recherche agricole.
*La Voix des Experts : Un Appel à la Coopération Stratégique*
Lors des récentes rencontres interministérielles, les intervenants vont unanimement souligné la pertinence et l’urgence d’une approche coordonnée.

Madame Annie Claire Ngo Ongla, Directrice des Pâturages, de l’Alimentation Animale et des Infrastructures d’Élevage au MINEPIA, s’exprimant en qualité de représentante du Ministre, a tenu à saluer l’initiative : _« La transhumance transfrontalière est un phénomène aux ramifications multiples, touchant à l’économie, à la sécurité, et à la cohésion sociale de nos trois pays. Sa gestion requiert une vision partagée et des stratégies harmonisées. Les modifications apportées par les lois de finances et les mesures douanières, notamment celles relatives aux déplacements de bétail, doivent être comprises et intégrées dans un cadre de coopération consolidé. Nous devons dépasser les approches bilatérales pour bâtir un pacte régional fort, garantissant la sécurité des personnes et des biens, tout en optimisant le potentiel économique de cette activité pastorale. La collaboration entre le Cameroun, le Tchad et la RCA, soutenue par nos partenaires techniques et financiers, est la clé de voûte de cette ambition. »_

Pour sa part, Monsieur Gérald Tchatchoua Toko, Assistant Représentant en charge du programme FAO au Cameroun, Représentant le Dr Antonio Querido, représentant de l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) au Cameroun a insisté sur le rôle d’appui technique de l’organisation : _« La FAO se réjouit de ces rencontres préparatoires qui visent à structurer le dialogue de haut niveau sur la transhumance transfrontalière. Notre Organisation est fermement engagée à accompagner les États membres dans la promotion de systèmes pastoraux durables et pacifiques. Cela passe par le renforcement des capacités des acteurs, la mise en place de mécanismes de suivi et d’alerte précoce, et l’intégration des considérations climatiques dans la planification pastorale. Les défis sont immenses, mais l’engagement politique dont témoignent ces réunions est un signal extrêmement positif. Nous mettons notre expertise technique au service de la construction de solutions innovantes, fondées sur des données probantes, pour une gestion optimisée des ressources naturelles et une cohabitation harmonieuse entre éleveurs et agriculteurs. »_

Monsieur Ben KABAGAMBE, Chef de la Mission du Centre pour le Dialogue Humanitaire (HD) pour le Tchad et la RCA, a rappelé le rôle central de son organisation dans la facilitation des processus de paix et de dialogue : _« Depuis plusieurs années, le Centre pour le Dialogue Humanitaire s’emploie à créer des espaces de confiance et de discussion entre les communautés et les États. La transhumance transfrontalière, souvent source de tensions, peut et doit devenir un moteur de coopération. Les préparatifs de ce dialogue de haut niveau sont une étape capitale pour jeter les bases d’une gouvernance régionale efficace. Nous sommes convaincus que, par un dialogue inclusif et une volonté politique partagée, nos trois pays parviendront à transformer les défis actuels en opportunités de développement mutuel et de stabilité durable. »_

Monsieur ABDOU Jonathan, Coordonnateur du PARTTRAC (Programme d’Appui à la Réduction des Transhumances Transfrontalières et aux Conflits) de la FAO, a quant à lui mis l’accent sur les aspects pratiques de la coopération : _« Le PARTTRAC, en synergie avec les programmes de la FAO, vise à renforcer les capacités des pays à gérer les flux transfrontaliers de bétail. Cela implique le développement d’outils de suivi, la formation des acteurs locaux et nationaux aux bonnes pratiques pastorales, et la promotion de la résolution pacifique des conflits. L’harmonisation des réglementations nationales, la mise en place de protocoles d’accord clairs entre les États, et la facilitation des déplacements des animaux sur la base de règles concertées sont autant d’axes sur lesquels nous travaillons activement. Ces rencontres interministérielles sont fondamentales pour aligner nos stratégies et assurer que les décisions prises au plus haut niveau soient traduites en actions concrètes sur le terrain. »_

Vers un Cadre Régional de Gouvernance Pastorale
Les discussions lors de ces rencontres interministérielles ont abordé des points névralgiques tels que la nécessité d’une cartographie actualisée des couloirs de transhumance, la mise en place de systèmes d’alerte précoce pour anticiper les conflits potentiels, l’harmonisation des réglementations nationales relatives à l’élevage et aux déplacements du bétail, et le renforcement des mécanismes de coopération transfrontalière, notamment par la réactivation effective des commissions mixtes bilatérales et trilatérales.
L’objectif ultime de ces préparatifs est l’organisation d’un sommet de haut niveau qui rassemblera les ministres et les plus hautes autorités des trois pays. Ce dialogue de haut niveau devra aboutir à la signature d’un accord-cadre régional pour la gestion de la transhumance transfrontalière, un instrument juridique et politique qui permettra d’encadrer les flux pastoraux, de prévenir les conflits, et de transformer cette activité essentielle en un vecteur de paix et de prospérité partagée.
En s’engageant dans cette voie, le Cameroun, le Tchad et la République Centrafricaine ne font pas qu’aborder une problématique sectorielle ; ils posent les jalons d’une gouvernance régionale renforcée, fondée sur la concertation, la solidarité et une vision partagée de l’avenir. L’héritage des mobilités pastorales pourrait ainsi se métamorphoser, passant d’une source de tensions à un pilier de la stabilité et du développement socioéconomique durable dans la sous-région.
Dr Georges Martial Ngalieu
Journaliste – Écrivain
Directeur de publication
Expert consultant international en stratégie Marketing et communication politique

