LA VOIX DE L’AFRIQUE: Vous avez assisté à la cérémonie grandiose et investiture de Président Mahamad Idris Déby. Est-ce qu’à l’issue de cette cérémonie, on peut savoir le sentiment qui vous anime ?
PATRICE EMERY TROVOADA : L’Afrique vit un moment particulier où il y a des changements. Chaque changement est un peu particulier aussi.
Mais toujours est-il que ce qui est important, c’est que nous puissions avoir une Afrique dont tous les pays puissent vivre, je dirais, un ordre constitutionnel établi, voulu par les populations. Chaque pays a une situation particulière avec des ruptures. Ici au Tchad, nous avons eu le décès du Président Mahamat Idris Déby.
Nous avons connu une transition qui a eu ses particularités. Donc, à partir du moment où il y a le retour à l’ordre constitutionnel, on ne peut que se réjouir. Et c’est pour ça que nous avons tenu à être là.
Le Tchad est un pays de l’Afrique centrale. Donc, c’est un pays de notre région, c’est un pays frère. Nous avons tenu à être là, effectivement, pour marquer de notre présence ce retour à l’ordre constitutionnel et souhaiter que le Tchad, à partir de là, puisse vivre en pleine stabilité avec des institutions élues qui fonctionnent.
On attend les élections législatives. Mais c’était un point de départ qu’il fallait témoigner et c’est pour ça que nous sommes venus.

LA VOIX DE L’AFRIQUE: M. le Premier ministre, comparée avec les autres transitions en Afrique, quelle est la lecture que vous faites sur celle du Tchad ?
PATRICE EMERY TROVOADA : Nous avons une transition dans un pays dont tout le monde connaît l’histoire, une histoire marquée par beaucoup d’instabilités, par des conflits armés. Et nous avons accompagné cette transition avec quand-même un dialogue entre toutes les forces du pays, je dirais des forces civiles et des forces militarisées du pays. Aujourd’hui, on a débouché sur une élection qui, comme toutes les élections, au moment de la proclamation, il y a toujours un peu, je dirais, d’émotion. Mais après, tout est rentré dans l’ordre, jusqu’à l’acte de démission du premier ministre, afin de faciliter cette mise en place de la République et la prestation de serment du président. Donc, je dirais qu’au vu de la situation du Tchad, de l’histoire du Tchad, de la situation géostratégique, avec d’un côté les terroristes qui toujours menacent cette région, de l’autre côté une grande déstabilisation du Soudan.
On sait que l’histoire du Tchad est souvent marquée par l’histoire du Soudan et de la Libye. Je crois que, quand même, il faut reconnaître que les choses, dans l’ensemble, se sont bien passées. Nous espérons que les autres pays africains qui connaissent cette transition-là aussi, puissent aller au bout de la transition le plus rapidement possible.
Qu’effectivement, on assiste après à un ordre constitutionnel établi, reconnu par tous et principalement par les populations.
LA VOIX DE L’AFRIQUE: M. le Premier ministre, Sao Tome est resté longtemps comme pays observateur en CEMAC. Est-ce qu’aujourd’hui, vous pouvez nous dire quelque chose par rapport au futur ? Est-ce que l’adhésion sera effective, un de ces quatre ?
PATRICE EMERY TROVOADA : Lorsqu’on parle de la CEMAC, de quoi parle-t-on ? Si on parle de l’intégration monétaire, si on parle de l’intégration économique, des États africains, région par région, pour après avoir une intégration globale, ça ne pose pas de problème, parce que nous sommes tous adeptes de l’intégration régionale. Moi, je suis un critique de la lenteur de l’intégration régionale en Afrique centrale, la lenteur et les résistances que nous avons dans la circulation des biens et puis des personnes. Donc, si on parle de ça, bien sûr que nous sommes très intéressés de voir cela avancer, notamment après avoir signé aussi le marché unique de libre-échange en Afrique.
Si vous ne pouvez pas faire de libre-échange, si vous n’abordez pas la question de la monnaie. Maintenant, si c’est l’angle français, avec tout ce que ça apporte de débat, bien sûr que ce n’est pas sur cet angle-là que nous voyons les choses. Donc, nous disons que ce soit CFA ou comment on veut l’appeler, à partir du moment que c’est un outil d’intégration et d’indépendance et de souveraineté économique de nos pays, bien sûr qu’on est d’accord.
Mais il faut qu’on en arrive là, c’est-à-dire qu’il faut qu’effectivement la CEMAC aille un peu plus loin, aille effectivement vers une intégration au niveau monétaire qui embrasse tous les pays de l’Afrique centrale, n’est-ce pas ? Et là, bien sûr, Sao Tome, pas seulement Sao Tome. Vous savez qu’en Afrique centrale, nous avons la RDC qui est un géant économique. Nous avons le Rwanda qui est, je dirais, un champion technologique et en matière aussi de gouvernance, il faut le reconnaître.
Donc, je crois que plus on est nombreux en Afrique centrale, je n’oublie pas aussi l’Angola, c’est mieux pour nous tous. Il faut mettre à plat certaines organisations. Il faut voir que ce qu’on cherche, je dirais, il faut regarder la forêt, pas l’arbre.
Et à ce moment-là, on comprendra qu’il faut effectivement l’intégration économique, monétaire. Il faut le marché unique. Il faut que les gens puissent aller et venir.
Que les cadres que les gens ont puissent servir les pays où il y a moins de cadres, n’est-ce pas ? Il faut avoir une gestion des ressources partagées, des infrastructures partagées, sinon on ne va pas gagner. On ne va pas gagner. Donc, je crois que le débat se situe à ce niveau-là pour nous.

LA VOIX DE L’AFRIQUE: Vous parlez d’aller et venir, de la réticence de certains pays, de libre-échange. Est-ce que Sao Tome est ouvert à ceux qui veuvent partir et revenir ?
PATRICE EMERY TROVOADA : Ah mais oui ! Déjà, vous savez, nous sommes un pays qui, depuis longtemps, est dans la politique du « free visa ». Ça, c’est une chose. Souvent, on l’a fait avec des pays africains sans attendre la réciprocité. Ensuite, nous sommes effectivement un pays où les gens vont et viennent sans difficulté parce que moi, je fonde le développement de mon pays sur la relation avec la sous-région. Vous savez, même lorsque nous voulons combattre l’inflation, je dis à mes compatriotes qu’il y a des marchés à côté qu’il faut exploiter. Le marché camerounais, par exemple. Le Cameroun qui est pratiquement le grenier de l’Afrique centrale, surtout en termes de denrées alimentaires, bien souvent, les prix de certaines denrées au Cameroun sont compétitifs.
Et même s’ils n’étaient pas suffisamment compétitifs, il faut quand même qu’on protège notre marché. Qu’est-ce que font les Européens ? Lorsqu’ils sont moins bons sur la compétition, qu’est-ce qu’ils font ? Ils augmentent les taxes pour les pays hors Europe. Donc écoutez, vous savez, je pense qu’on est adultes, peut-être qu’on ne s’en rend pas compte, mais on est adultes.
On est bientôt un quart de la population mondiale, je ne sais pas si on ne se rend pas compte. Ça veut dire que d’ici quelques années, un quart des habitants de la planète sont des Africains. Alors il ne faut pas, demain, qu’on importe du Manioc de la France ou de l’Italie.
Parce que les habitudes de consommation, le marché sera un marché africain. Donc c’est ce qu’il faut qu’on comprenne. La consommation, que ce soit la nourriture, que ce soit la consommation culturelle.
Regardez aujourd’hui des plateformes de musique comme Spotify. Qui vend le plus sur Spotify ? C’est la musique du Nigéria. Mais on dit résidence. Donc il faut des actions. Et on a aujourd’hui une situation d’urgence en Afrique qui nous oblige à prendre des actions, à prendre des mesures. Sinon, la déstabilisation continuera.
Les coûts d’Etat, qui sont des mauvaises solutions pour les vrais problèmes, continueront à nous faire reculer dans le temps.

LA VOIX DE L’AFRIQUE: Restons dans l’économie. Quelle est la situation économique de Sao Tome aujourd’hui dans sa globalité ?
PATRICE EMERY TROVOADA : Très difficile. Parce que nous avons hérité d’un gouvernement qui a vraiment plombé les finances publiques. Et la plus grosse difficulté que nous avons, c’est aujourd’hui les devises. Nous sommes un pays qui n’a pas de devises en ce moment. Donc il faut reconstruire tout ça. La deuxième difficulté que nous avons, qui est celle de beaucoup de pays africains, c’est le secteur énergétique. Nous nous sommes d’abord attelés à ce qu’il n’y ait pas de coupure au niveau de l’électricité. Parce que si vous n’avez pas d’électricité, rien ne fonctionne. Donc aujourd’hui, ça fait six mois qu’on a rétabli l’offre d’électricité. Donc les gens ont l’électricité sans aucune coupure sur tout le territoire national.
Maintenant il faut attaquer la question, je dirais, de la rentabilité. Comme disent les Anglais, il faut être sustainable. Et ça c’est une autre affaire qui a à voir avec des réformes et qui a à voir aussi avec la bonne gestion. Et en ultime instance avec la transition énergétique. Parce que chez nous, malheureusement, l’électricité est produite à partir des centrales thermiques. Donc ils consomment le gasoil qui est importé.
Nous nous attelons à ce que d’ici deux ans, nous puissions avoir 50% de la production en énergie renouvelable. Et chez nous c’est possible. Donc à partir de là, tout en améliorant la gestion et en faisant la transition accélérée du point de vue énergétique, les choses vont mieux se passer pour les finances publiques.
D’un autre côté, nous avons désigné des accélérateurs de croissance. Et un des accélérateurs de la croissance c’est le tourisme chez nous. Et nous ne misons pas sur le tourisme européen, des sacs à dos, non. Nous misons sur le tourisme sous-régional. Parce que la clientèle que nous cherchons à aborder c’est la clientèle de la classe moyenne, en Afrique. Et qui dépense plus d’argent que le tourisme de sacs à dos qui vient de hors-continent. Et nous faisons les efforts pour ça. Nous sommes en train de travailler sur les liaisons aériennes. Là encore qui est un problème en Afrique. Parce qu’on n’a pas bien compris à quoi sert la connectivité aérienne. Donc la plupart des compagnies sont budgétivores, prennent des avions. C’est un peu des compagnies souvent nationales et puis au bout de deux ans elles disparaissent. Mais ce n’est pas le fait que l’avion n’est plus là. Mais c’est toute une économie derrière qui est une économie je dirais lourde. Le tourisme ce sont des infrastructures, ce sont des hôtels, c’est de la formation. Vous ne pouvez pas dépendre de compagnies aériennes éphémères. Des liaisons qui sont là et qui ne sont pas là demain. Donc ce sont des choses qu’on règle aussi. Là encore l’intégration a tout le droit de nous préoccuper et qu’on mette sans marge. Vous savez moi, vous êtes peut-être plus jeune, mais moi je me rappelle d’Air Afrique. Air Afrique était un instrument formidable d’intégration. En Afrique centrale, il faut qu’on comprenne aussi que très vite la connectivité aérienne sous la forme peut-être du partage, de la mutualisation, est fondamentale. Et nous on est très conscients de tout ça parce que nous ne pouvons pas, comme je dis, un secteur qui est un secteur qui va accélérer notre économie, nous devons compter avec l’aérien. Et comment aller chez nos voisins, comment aller au Cameroun, comment aller au Gabon, comment aller en Angola. Donc je crois que pour répondre vraiment à votre question, comme je dis, nous avons la solution. Souvent c’est la mise en place qui est compliquée et c’est le temps. Parce que comme je dis, il y a un facteur d’urgence. Mais nous sommes en train de stabiliser la situation macroéconomique, ce n’est pas facile. Le FMI, notre cher FMI, vient avec ses méthodes que nous connaissons, ses solutions que nous connaissons. Mais nous disons attention, comme je dis, il ne faut pas trop tirer sur la corde. Nos populations vivent des situations extrêmement difficiles, elles sont très résilientes. Mais si vous arrivez au moment où vous brisez la cohésion sociale, au moment où il y a une rupture, vous perdez tout. Donc le FMI aussi, on dit oui, nous sommes d’accord, nous prenons les mesures qu’il faut. Mais de la façon que nous estimons la meilleure, parce que nous avons un pays à gérer et nous avons surtout à maintenir une certaine cohésion sociale.

LA VOIX DE L’AFRIQUE: Aujourd’hui, quelle est la situation politique de Sao Tome en matière de santé, en matière d’éducation, et les autres secteurs qui nécessitent une politique gouvernementale, ou les cinq piliers de la politique gouvernementale en matière de social ?
PATRICE EMERY TROVOADA : Vous savez, il y a beaucoup de priorités en Afrique. Mais il faut comprendre qu’ en tant que dirigeant, je dirais que la priorité, c’est le capital humain, c’est la formation, l’éducation. Là-dessus, il faut aller vite. Les nouvelles technologies nous permettent d’aller vite. Il faut comprendre, c’est-à-dire que prenons les téléphones, les téléphones mobiles, n’est-ce pas ? Les téléphones mobiles, ça a été très vite. Prenons les paiements mobiles. Tout ça a été très vite.
Mais il faut regarder aussi de l’autre côté de la pièce. Nous sommes des champions pour trouver des instruments qui nous permettent de consommer. Mais il faut qu’on consomme intelligemment et puis il faut qu’on comprenne que si on consomme des choses dont on n’a pas la maîtrise, nous devenons dépendants. Donc moi, j’ai dit la technologie, c’est d’abord pour l’éducation. C’est l’éducation. Il faut comprendre que c’est l’éducation.
Ce n’est pas Facebook, ce n’est pas Twitter, ce n’est pas tout ça qui souvent nous pollue, même socialement dans les pays. Mais il faut comprendre que c’est l’éducation, c’est la possibilité d’une gestion beaucoup plus transparente, n’est-ce pas ? C’est la possibilité, justement, avec les données, parce que là aussi, on est en train de perdre le train. Les big data, ça sert aux autres pour qu’ils fassent l’intelligence artificielle à leur façon.
Alors que nous avons la possibilité aujourd’hui, je vous répète, 25% de la population, en termes de données, il faut qu’on maîtrise aussi la donne. Donc la souveraineté digitale, il faut qu’elle soit là. Donc nous, nous sommes préoccupés, on dit d’abord l’éducation et tout ce qui va avec, notamment les technologies, la capacité d’innovation, de créativité, etc.
Et pour cela, il faut envoyer les enfants à l’école. Donc nous, nous servons un repas par jour à chaque enfant pour qu’ils aillent à l’école. Nous sommes un pays de 230 000 habitants et tous les jours, nous devons servir 80 000 repas du lundi à vendredi pour que les enfants qui vont à l’école. Ça veut dire que chez nous, presque 100% de la population a 6 ans d’éducation. Et nous avons mis maintenant 9 ans d’éducation obligatoire.
Donc pratiquement jusqu’au BEPC dans le système français, vous devez aller à l’école. Et c’est tout ça qui vous permet de construire le pays, le capital humain. La deuxième chose au niveau de la santé, il faut bien voir les choses.
Nous pensons que c’est surtout le système national de santé. Aujourd’hui, les gens veulent construire des hôpitaux, etc. Je dis donc construisons d’abord les dispensaires. Et faisons un quadrillage du pays avec les dispensaires. Faisons en sorte que les infirmiers soient présents, soient motivés. Faisons en sorte que les médecins aussi soient dans les quartiers, dans les villages. Soyons préoccupés avec l’hygiène alimentaire et la qualité de notre alimentation. Vous savez, nous avons des céréales en Afrique qui sont bio et qui font très bien la santé. Où est-ce que vous les trouvez aujourd’hui ? Dans les meilleurs restaurants de New York.
Dans les recettes qu’on donne aux grands artistes pour qu’ils soient en pleine forme, etc. Et demain, c’est nous qui avons besoin de ces céréales qu’on a chez nous, qu’on est en train d’envoyer chez eux. Et nous, en train de manger McDonald’s, excusez-moi, et d’autres choses comme ça, qui demain nous causeront des problèmes de santé.
Donc franchement, je crois qu’il faut qu’on s’arrête un peu, qu’on pense. Et que nous, les dirigeants, on pense au pays, qu’on ait une vision, qu’on ait une ambition.
Et qu’on se mette ensemble. Parce que nous pouvons être des champions au lieu d’être souvent ce qu’on est aujourd’hui. Je ne vais pas dire ce qu’on est, mais vous m’avez compris.
Georges Martial Ngalieu
